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Fathallah Arsalan : Nous voulons un gouvernement juste et raisonnable où le gouvernant rend des comptes

Le journal Almassae a publié le samedi 26 novembre 2011 une interview avec M. Fathallah Arsalan, porte-parole du Mouvement Al Adl Wal Ihsane, dont voici le texte intégral :

Avez-vous été contactés, après cette dynamique sociale que vit le Maroc, par une quelconque partie officielle ou non officielle ?

Nullement. Ni avant, ni pendant, ni maintenant. Nos contacts avec les officiels, les politiques comme les autres, se sont depuis longtemps interrompus. Lorsque cette dynamique a démarré, il n’y a eu aucun contact entre nous et l’Etat.

De quand date le dernier contact de ce genre ?

Immédiatement après l’intronisation du roi Mohammed 6. Nous avons été contactés dans le cadre d’une tentative de régler le dossier de l’assignation à résidence de M. Abdessalam Yassine, mais comme vous le savez, cela n’a pas abouti. Le problème était alors de mettre fin à cette assignation qui embarrassait très fort le pouvoir devant l’opinion publique, aussi bien locale qu’internationale , et dont ce dernier s’efforçait de se débarasser pour convaincre des bonnes intentions des gouvernants de la nouvelle ère. Notre souhait était alors que la solution concerne le Mouvement en entier, partant du fait que l’état de siège n’était guère alors imposé à la personne M. Abdessalam Yassine mais à son Mouvement et à sa pensée à très forte influence sur le terrain. Nous avions alors posé le dossier du Mouvement, notamment la question de nos 12 détenus politiques qui avaient alors passé plus de 10 ans en prison. Mais le palais insistait alors plus sur la résolution de la question de l’assignation à résidence et son émissaire affirmait que les prérogatives qui lui étaient octroyées lui interdisaient de débattre d’une autre que celle-ci. Il a donc demandé un délai et est parti pour ne point revenir.

Qui était cet émissaire ?

M. Hassan Aourid.

Votre Mouvement parie-t-il sur la pression de la rue pour opérer le changement ?

Le projet du Mouvement Al Adl Wal Ihsane est plus vaste que cela. Il ne dépend pas d’un seul moment ou d’une seule question. Il parie sur un changement sociétal. Il a un projet de société et n’est pas une partie politique qui lutte pour occuper des postes dans le gouvernement et des sièges au Parlement. Il combat pour un changement qui rend aux gens leur dignité, pour que règne la justice au lieu du despotisme. Aussi tente-t-il d’avoir ces acquis à l’aide de tous les moyens légitimes, en ayant pleinement conscience qu’il n’est pas seul sur le terrain et qu’il ne peut opérer tout seul ce changement qui doit émaner de toutes les composantes de la société. Et puisqu’il combat la corruption et lutte pour faire appliquer la justice, il ne peut que mettre la main dans la main de tout mouvement ou tendance qui fait de même, s’efforçant ainsi de dépasser tous les différends pour atteindre cet objectif ; l’intérêt collectif primant sur toute ambition personnelle.

Quelles sont les limites du changement voulu par la Jamaa ?

Ce n’est point la Jamaa qui veut. C’est la réalité sociale et humaine vécue par tout le monde qui impose ce changement. Il y a des principes fondamentaux sur lesquels tous s’accordent : la justice, la bonne gouvernance, la juste répartition des richesses, la garantie des droits primordiaux comme l’enseignement, la santé, les libertés publiques, la libre expression …à tous. C’est tout ce que nous demandons. Mais la conjoncture et les conditions que nous vivons aujourd’hui permettent-elles de réaliser tout cela ? Ceci dépend des complexités de la réalité et du degré de lutte entamée. Et une fois notre jeunesse engagée dans le 20 février, nous n’avons pas surenchéri et nous n’avons pas levé des réclamations qui nous sont propres. Nous avons essayé de respecter le seuil de ces réclamations qui sont adoptées par tous et nous essayons de les faire aboutir au maximum.

Est-ce à dire que le seuil de vos réclamations est celui de la monarchie parlementaire ?

Nous ne voulons pas nous arrêter aux dénominations et slogans creux. Nous avons longtemps vécu, depuis le passage du califat bien guidé à la monarchie mordante e coercitive, cette imposture par laquelle les despotes appelaient leur règne califat et les gouvernants commandeurs des croyants. En fait, le despotisme datait de cette phase-là. A de rares exceptions, le monopole du pouvoir et l’élimination des opposants étaient de mise, en témoignent les tragédies qui ont rythmé l’histoire de la Oumma islamique perpétuées par ceux qui s’autoproclamaient califes et commandeurs des croyants. Aujourd’hui, l’ère du roi Hassan II est appelée "années de plomb" alors qu’elle était désignée par le nom de Démocratie hassanienne et pluraliste, que le Maroc « faisait exception » et ne subissant pas le pouvoir du parti unique. Après son décès, on l’appela "années de plomb". Maintenant, on scande les slogans du progrès, de l’ouverture, de l’élargissement des droits humains et du changement total. Ceci alors que la page n’a été tournée que pour entamer une autre similaire, sinon pire. Et pour cause, les enlèvements, les détentions arbitraires et les coups bas contre les opposants sont encore de mise ; les journalistes, Rachid Nini en premier, sont agressés, poursuivis et détenus ; le pouvoir et la richesse sont toujours monopolisés. Aujourd’hui, les médias officiels veulent propager le mythe de la nouvelle ère au Maroc. Des slogans que nous renions complètement. Lorsque le roi a parlé de la réforme constitutionnelle, les gens ont commencé à parler d’un nouveau Maroc, ce qui veut dire que nous vivions dans un autre Maroc que celui qu’ils évoquaient.

Nous voulons parler du contenu et non des slogans. Nous voulons une gouvernance juste et raisonnable où le gouvernant rend compte de ses actions, sinon pourquoi demander des comptes à des parties autres que celles qui détiennent le pouvoir. Nous voulons une gouvernance fondée sur la séparation des pouvoirs et où les garanties constitutionnelles empêchent de subir les calamités que nous vivons aujourd’hui, à tous les niveaux.

C’est la première fois que vous appelez au boycott des élections et distribuez des tracts en ce sens. Pourquoi ?

Nous ne faisions pas cela auparavant, nous contentant de les boycotter. Les observateurs savent très bien que, chez nous, nous fonctionnons selon un mécanisme ancien dont seuls les slogans et les formes changent, mais le fond demeure intact. Nous n’avions donc pas besoin d’appeler au boycott, la machine étant rodée et les gens étant conscients de ce qui se passait.

Aujourd’hui, après le printemps arabe et la descente des gens dans les rues pour réclamer leurs droits sociaux et politiques, le pouvoir tente de contourner ces réclamations et leur faire croire qu’il y a répondu. La nouvelle-ancienne constitution a donc vu le jour pour préserver, sinon multiplier les prérogatives du roi, et nous fumes alors contraints de crier à la non-démocratie de cette constitution, qui n’a pas répondu aux réclamations du peuple et n’a pas été rédigée par une assemblée constituante. Ces élections ne sont donc pas normales comme les précédentes de par leur forme : la machine makhzénienne continue à crier à la nouveauté et à propager l’idée d’élections à l’ère de la nouvelle constitution. C’est ce qui nous a poussés à affirmer à ceux qui en avaient encore besoin que les choses n’ont guère changé tout en n’ayant pas besoin d’un grand effort pour appeler au boycott, les gens ayant atteint un degré de maturité qui les a poussés à nous devancer dans ce sens. Dans certains quartiers, les gens ont même refusé de parler aux membres de notre mouvement, croyant que ces derniers étaient venus faire campagne pour la participation, avant de leur faire savoir qu’il n’y a nul besoin d’appeler au boycott, ceci étant leur position de principe.

Certains qualifient votre boycott de position nihiliste puisque vous vous abstenez de participer et vous vous contentez de critiquer ?

Si la chose est avérée, alors 80% de marocains qui boycottent les élections et ne prêtent aucune attention au jeu actuel sont nihilistes. Or, nous ne pouvons les qualifier de négligence puisqu’ils ne constatent aucun sérieux. Sinon, seuls les 20% restants sont pourvus de bon sens. Quelle démocratie est-ce donc là ?

Certains autres vous accusent de contrôler le 20 février ?

D’abord, je tiens à souligner que le 20 février n’est qu’un parmi les nombreux fronts sur lesquels le Mouvement Al Adl Wal Ihsane travaille. Le Mouvement a ses plans, ses programmes, une vision et une philosophie d’actions très claires. Certains aspects de son action politique ont croisé les réclamations du 20 février. Ceux qui pensent que la Jamaa ne fait qu’adhérer au 20 février se trompent lourdement. 80% de ce que nous faisons, nos sit-in de soutien au peuple syrien par exemple, n’a aucun rapport avec le 20 février. Notre participation à ce mouvement vient du fait qu’une partie de notre programme général est en harmonie avec lui. Maintenant, puisque nous constituons de par notre nombre la première force dans le système politique marocain, c’est tout-à-fait normal que notre présence sur le terrain soit aussi imposante. Ce qui ne veut nullement dire que nous voulons dominer le mouvement ; notre jeunesse qui participe aux coordinations s’engage dans toutes les décisions prises par ces dernières par consensus ou par vote, comme en témoignent les parties prenantes.

Comment expliquez-vous votre alliance au sein du 20 février avec des composantes de la gauche radicale avec lesquelles vous étiez fort longtemps en confrontation dans les universités ?

Certains ne font pas la distinction entre la coordination sur une question particulière, qui ne date pas d’aujourd’hui et qui était très claire dans les commissions de soutien à l’Irak et à la Palestine par exemple, ce n’est donc pas la première fois qu’il y a coordination sur le terrain, mais cela ne signifie pas qu’il y ait accord en ce qui concerne la pensée ou l’idéologie. Nous coordonnons sur les points qui nous unissent, appliquant par là une règle d’or chez nous, islamistes, qui veut dire qu’on s’entraide sur les points d’accord et qu’on excuse nos points de divergence.

A propos de cette coopération, quel est le parti ou mouvement politique que votre mouvement considère comme étant le plus proche ?

Nous ne pouvons spécifier tel ou tel parti, partant de la conjoncture actuelle. Pour ce qui est de l’idéologie, il y a une nette différence entre nous et la gauche mais nous nous accordons avec les partis de gauche sur la lutte contre la corruption, la lutte pour la démocratie…et nous sommes avec tous ceux qui optent pour cette voie. Ce que vit le monde arabe, sinon le monde entier qui commence à dépasser les différends idéologiques, nous met face à deux options : soit on campe chacun sur ses positions tout en invoquant les affrontements du siècle dernier pour nous barrer la route, soit on vit notre moment historique et on passe outre ce lourd héritage historique rempli d’erreurs commises par toutes les parties prenantes pour vivre notre jour et notre lendemain qui ne permettra à aucune partie de s’accaparer le pouvoir ou de prétendre résoudre les problèmes par un coup de baguette magique. Tous ont besoin de tous pour bâtir une nouvelle ère arbitrée par le peuple et les urnes. Nous devons œuvrer ensemble pour cela avec maturité et dépassement des intérêts privés. Nous voyons ce qui se passe actuellement en Egypte et craignons que de pareils conflits et calculs se fassent voir chez nous. C’est pour ce moment-là que nous appelions depuis longtemps au pacte qui établirait les principes de la différence et les mécanismes d’arbitrage.

Si nous ne tirons pas leçon , si nous ne sommes pas au niveau de l’ère que nous vivons, si nous ne dépassons pas nos anciennes mentalités et ne nous comportons pas avec ouverture, tolérance et coopération, le risque est gros de ruminer un conflit qui a commencé avec nos ancêtres sans considérer l’intérêt de notre peuple et notre Oumma.

Est-ce là un appel à fonder un cadre politique ?

C’est plutôt un appel à ce pacte que nous évoquions tout à l’heure pour bâtir une plate-forme et des principes généraux sur lesquels tout le monde s’accorderait, afin de préparer l’étape prochaine et éviter les conflits en marge qui ne sont dans l’intérêt de personne. Cette action ne peut s’effectuer que s’il y a un dialogue transparent sans conditions préalables, ni lignes rouges imposées d’une quelconque partie et pour que le pouvoir soit aux mains du peuple lui-même et des urnes.

Mais comment votre mouvement pourra-t-il participer à ce pacte alors qu’il ne s’est pas constitué en parti politique ?

La question du parti politique est purement technique. Elle est aux mains du ministère de l’Intérieur et de celui qui gouverne le pays ; elle peut se faire en un clin d’œil. Mais notre existence est effective. Tout le monde en témoigne : sans surenchères, nous sommes les plus organisés et disciplinés. Notre présence dans tous les secteurs et tous les domaines est avérée, chose requise pour les partis. La question maintenant est de savoir si les partis ont ces atouts-là. Quant à la question de la reconnaissance, elle est purement technique et est en rapport avec l’aspect politique. De toute façon, ce n’est pas notre problème, mais celui de l’Etat qui s’autoproclame démocratique et juste. La question du dialogue est une question qui concerne toute la société, elle ne se réduit pas aux partis.

Certains manifestants du 20 février ont scandé des slogans appelant à la chute du régime et certains vous accusent d’être à l’origine de ces slogans extrémistes ?

Tout le monde participe à ces marches, acteurs politiques comme gens du peuple, et il est très difficile aux organisateurs de contrôler entièrement les participants. Bien-sûr, ces derniers essaient de contrôler les slogans, mais il est impossible de le faire pour le peuple car tout le monde exprime ce qu’il sent et veut. N’empêche, seuls les slogans officiels des manifestations sont à prendre en considération.

Certains journalistes prétendent qu’une délégation de la Jamaa est partie en Egypte après la révolution pour profiter de leur expérience. Qu’en dites-vous ?

Ce n’est point vrai. Ce sont de simples rumeurs.

Le site wikileaks a publié un certain nombre de télégrammes au sujet de rencontres entre des responsables de la Jamaa et des représentants de l’ambassade américaine. Qu’en est-il vraiment de votre relation avec les Etats-Unis ?

La relation de notre mouvement avec l’ambassade américaine est similaire à celle que nous avons avec les ambassades française et allemande ainsi que toutes les autres ambassades se trouvant au Maroc, et qui toutes nous contactent. Car vous savez bien que l’une des fonctions des ambassades est de suivre de près la situation politique du pays et d’envoyer des rapports la concernant à leurs Etats. Aussi l’ambassade américaine tient-elle à nous contacter à chaque fois que cela s’impose. Ce fut depuis longtemps le cas et elle nous demandait notre position concernant ce qui se passe au niveau local, comme au niveau régional ou international pour connaître notre point de vue sur plusieurs affaires ; le Maroc étant un pays stratégique pour l’Amérique, elle veut connaitre les positions de parties présentes sur la scène. Et étant donné qu’Al Adl Wal Ihsane est l’un des principaux acteurs sur cette scène, il est tout-à-fait naturel que les ambassades, celle des Etats-Unis en premier, nous contactent pour s’enquérir de notre point de vue, comme ils contactent toutes les parties politiques. Je tiens à ce propos à signaler que nous insistons pour que ces rencontres se déroulent dans nos maisons ou dans des lieux publics pour éliminer tout soupçon.

Certains affirment que ces contacts avec l’ambassade américaine visent à faire pression sur l’Etat ?

Nous avons rencontré des représentants de l’ambassade américaine peut-être des dizaines de fois mais nous n’avons jamais demandé de les rencontrer. Ce fut toujours eux qui demandaient à nous voir pour discuter sur certaines questions. Comment peut-on penser avoir recours à l’étranger tout en sachant que l’Amérique soutient le pouvoir marocain auquel ses intérêts sont fortement liés ?

A votre avis, qui va remporter les élections que vous boycottez et former le gouvernement ?

Celui que le makhzen voudra.

Publié le: jeudi 01 décembre 2011