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Par: Elmiloudi Mouftadi

LE PONT

L’un des sujets les plus préoccupants pour l’homme, où qu’il soit, et indépendamment de l’époque considérée, est celui de LA MORT. Il suffit qu’on prononce le mot ou qu’on y pense pour qu’un frisson étrange parcourt notre corps.

Nombreux sont ceux qui l’ont abordé; nombreux sont les angles selon lesquels on le traite; nombreux aussi sont les moyens d’expression utilisés pour en parler profondément, ou pour, tout simplement, y faire allusion : la peinture, la littérature, les essais philosophiques, le théâtre, le cinéma etc.

Ce qui est digne d’intérêt aussi, c’est que malgré cette grande diversité des moyens mis en oeuvre, de même que celle des sociétés humaines dans lesquelles on considère le problème, on remarque l’existence d’une certaine unanimité quant à notre réaction immédiate face à la mort d’un être, le rapport qu’on a avec lui importe peu.

La grande tristesse qu’éprouve chacun de nous à cette occasion est commune à tous les hommes ; elle provient de cette sensibilité humaine qui est à l’origine de tous les sentiments, notamment le chagrin dont nous parlons. C’est une forme de pitié ressentie à l’égard de son prochain.

Mais, ce sentiment mis à part, les attitudes adoptées par les hommes à l’égard de la mort sont tellement diversifiées qu’elles aboutissent à des contradictions flagrantes. Le problème se pose surtout lorsqu’il s’agit de l’après-mort.

Que deviennent les hommes après leur mort ?

La réponse à cette question est déterminée par la foi qu’a chacun de nous. Je ne voudrais pas me lancer dans un débat existentiel incontournable et engloutir, de ce fait, le lecteur dans un gouffre philosophique dont il ne verrait pas l’issue. En tant que musulman, mes écrits se placent dans le cadre de l’Islam. Et c’est dans ce contexte que je considère la question.

Dieu dit dans le Coran : « Toute âme goûtera l’amertume de la mort ; et vous aurez votre récompense le jour du Jugement Dernier. Celui qui se verra écarté de l’enfer, et qui sera introduit dans le paradis, celui-là aura gagné la partie. Et la vie n’est que pure illusion. » La vie donc n’est qu’un mirage, et la mort est inévitable. Le problème réside essentiellement dans le sort réservé à chacun de nous dans la Vie Dernière. La mort n’est qu’un pont, un passage, qui annonce le début d’une vie paisible, ce repos éternel auquel aspirent tous les hommes, la vie dans le Paradis, ou, au contraire, une vie de souffrance, de supplice, celle de l’enfer, Dieu nous en préserve ! Tout dépend du choix qu’on a fait dans notre vie Ici-bas, choix qui engage notre responsabilité et qui détermine notre destination après la mort. Tout se décide, pour nous, dans cette vie. Dieu nous informe, nous apprend et nous laisse libres : à nous de choisir le chemin qui nous paraît conduire à la paix de l’âme dans la vie, et à faire de nous les élus de Dieu avant et après la mort. Une fois notre parti pris, tous nos actes prendront le sens de l’adoration et seront comptabilisés. Toute sa vie durant, le croyant sage exerce une sorte d’autocritique, une autocensure dans l’accomplissement de ses actions. Il se juge avant d’être jugé, comme l’a si bien dit l'éminent compagnon du prophète -paix et salut sur lui- Omar ibnou Alkhattab, béni soit-il : « Jugez-vous avant d’être jugés, et pesez vos actes avant qu’ils soient pesés pour vous ». De même, le Prophète - paix et salut à lui- a dit : « L’homme le plus sage est celui qui fait son autocritique et accumule les bons actes pour l’après-mort ; et l’impuissant est celui qui se livre aux plaisirs de la vie et espère s’en tirer à bon compte ». Voilà ce que nous apprend la sagesse prophétique. Nous devons, au cours de notre vie, veiller à ne faire que ce qui est permis et multiplier les bonnes actions. Nous devons garder présent à l’esprit que nous ne sommes là que pour accomplir une mission et mourir. La vie, la vraie vie est celle qui vient après la mort. Cela, hélas, est la pure vérité ! Dieu nous rappelle ce fait à plusieurs reprises, dans un certain nombre de versets : « Et la (Vie) Dernière est la meilleure et éternelle. », « L’Autre Monde, c’est la vie éternelle, s’ils le savaient ! ». On apprend dans la biographie du Prophète - paix et salut sur lui- qu’il avait dormi sur une natte de jonc ; à son réveil, ses compagnons ont remarqué des traces sur son corps, causées par la dureté du lit. Touchés, ils ont suggéré de lui mettre un lit un peu plus doux. Et le Prophète - paix et salut sur lui- de dire : « Qu’ai-je à voir avec ce monde ? Ma relation avec lui est celle d’un passager qui s’est reposé à l’ombre d’un arbre puis, s’en est allé ». Et dans son enseignement, il ne cesse de nous inculquer que nous ne sommes pas faits pour ce monde, et que, tôt ou tard, nous plierons bagages et la caravane s’en va ! Dans un hadith, le prophète - paix et salut sur lui - nous ordonne de nous rappeler quotidiennement la mort ; et ses nobles compagnons se la rappelaient à chaque instant.

Pourquoi ce discours lugubre, nous dirait-on ? Pourquoi les gens s’acharnent-ils à vouloir, à tout prix, nous empoisonner la vie ? La vie est belle, dit-on, et elle mérite d’être vécue, disent les uns ; On ne vit qu’une seule fois, disent les autres. Résultat : il faut profiter au maximum de ce qu’elle nous offre. Voilà à quelle logique beaucoup de gens soumettent leur conception de la vie.Vivre ! Vivre pleinement sa vie ! Et adviendra qui pourra ! D’autres encore pensent qu’il faut vivre le présent, après, on verra. Cela fait penser un peu à ce qu’on appelle la politique de l’autruche : enterrer sa tête dans le sable pour éviter le danger. Comme si ne pas parler du problème, c’est un peu le résoudre, en quelque sorte. Franchement, ceux qui pensent de la sorte ont droit à la pitié, car ils sont dans une situation on ne peut plus tragique. Ils aiment la vie, et elle les trahit. Ils la déifient, et elle les abandonne. Quand ils se réveillent de leur somnolence, quand leur vie vient à son échéance, ils se trouvent abasourdis. Que faire ? Où aller ? Comment fuir cette situation sans issue ?

J’aimerais citer, ici, deux cas qui m’ont vraiment ému. L’un d’eux, est celui d’un homme qui ne manquait de rien, mais vraiment de rien. Il était gâté sur tous les plans, argent, puissance, relations, force, charme, tout, tout. Vers la soixantaine, il fut atteint d’une maladie incurable et, dans son agonie, il répétait ces mots : « Non, je ne veux pas mourir ! Pas maintenant ! J’ai encore beaucoup de choses à faire ». Que dire devant une telle situation ? Quel sentiment éprouver, sinon la pitié ?! La vie lui a tourné le dos, l’ingrate, la traîtresse ! Avait-il quelques actions de charité, quelques bons actes, à son actif, quelques instants de repentir, cela seul pourrait compter pour lui en cet instant-là. Il avait tout délaissé derrière lui, ou plutôt, c’est lui qui avait été délaissé par l’héritage et les héritiers ! Quelle leçon !!!

Le deuxième cas, concerne un autre homme, qui n’agonisait pas, celui-là, mais qui n’était pas plus vivant que lui. Il avait une toute autre maladie, et était mort d’une toute autre mort. C’était un retraité du ministère de l’intérieur ; il avait un bon poste et avait longtemps joui des plaisirs éphémères de l’autorité ! Je ne le connaissais pas. Je l’ai tout simplement rencontré dans un petit taxi. Nous parlions un peu, le chauffeur et moi, de la vie, de sa réalité, du sort réservé aux hommes après la mort, en citant des hadiths et des versets du Coran - le chauffeur connaissait le Coran par coeur- . Et l’homme de crier d’une voix exaspérée et étouffée en même temps par une colère incompréhensible. « Arrêtez de me casser les oreilles avec votre baratin ! Vous me rendez malade ! C’est un taxi, ici ». Et il ordonne au chauffeur de s’arrêter pour qu’il descende. On était tous restés bouche bée, c’est dire qu’on était pris de court. On ne savait pas ce qui se passait. On ne s’était pas rendu compte que l’homme qui nous écoutait suffoquait. Alors on s’empressa de lui présenter nos excuses et on se tut. Quand il arriva à destination, il descendit sans mot dire. Nous avons été très touchés et nous avons prié pour lui. Il faut dire que ce ne sont pas là des cas isolés, des cas rares, c’est plutôt l’inverse qui est rare.

Il convient de souligner que le problème réside dans l’irresponsabilité dont témoignent les hommes face à leurs devoirs envers Dieu. Ils font la sourde oreille quand ils sont priés de répondre à l’appel de Dieu ; ils choisissent de désobéir et d’agir à leur guise au lieu d’obéir et de se soumettre. Et ce à quoi ils aboutissent, c’est le fruit de leur choix. Pourtant, Dieu le Tout Puissant, le Miséricordieux nous donne largement le temps de revoir notre position, de changer de cap, de nous repentir. Par la grâce de Dieu, cette voie est toujours ouverte. Mais il faut y penser à temps, sinon, il serait trop tard. Et Dieu -glorifié soit son nom- nous aide dans cela. Tout ce qui nous arrive dans la vie, qu’il soit bon ou mauvais, a le mérite de nous pousser à reconsidérer nos comportements envers Dieu. Mais notre réaction dépend du degré d’opacité de nos coeurs, car, c’est au niveau du coeur que cela se passe, notre perception du monde et des choses, sinon comment expliquer que, des fois on regarde quelqu’un sans le voir ? Les yeux le fixent, mais le message ne passe pas quand le coeur est préoccupé. Ce phénomène, Victor Hugo l’a très bien souligné dans son poème « Demain dès l’aube », lorsqu’il dit :

« J’irai par la forêt, j’irai par la montagne

Les yeux fixés sur mes pensées.

Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit.

Dans le Coran, Dieu nous dit : « On ne devient pas aveugle au niveau des yeux, mais plutôt av niveau des coeurs qui sont dans les poitrines. » Un coeur illuminé par la foi est guidé par Dieu le Tout Puissant. Il a toujours recours à Lui ; il s’inspire de ses préceptes et se plie à son enseignement. Il se soumet à Dieu, fait ce qu’il peut, et demeure à Sa merci. Il compte toujours sur Sa miséricorde aussi bien dans la vie qu’après la mort, car il sait que, sans cela, il n’arrivera à rien.

Alors, remettons les pieds sur terre, obéissons à Dieu, et prions-le de nous accorder sa miséricorde.

Publié le: mardi 08 janvier 2008