Envoyer à un ami
Par: Mohamed Chbani
Lettre de mon minaret (en ruine).
En fait, la plus grande calamité qu’ont à subir les marocains est l’irresponsabilité des responsables.
27 millions de dirhams, c’est le budget alloué à la prochaine cuvée du tristement célèbre festival « mawazine » (1) à venir selon le journal l’Economiste du 05 Mars 2010, somme faramineuse si l’en est, les sinistrés des inondations de la plaine du Gharb et d’ailleurs seront surement très contents d’apprendre cette information, eux qui grelottent de froid depuis des mois dans des tentes de fortune ou dans des masures construites à partir de terre cuite. Cette fortune qui va couler à flot pendant quelques jours vaut bien le plaisir qu’auront les mélomanes de Rabat à subir ce tapage nocturne qui coïncide comme chaque année avec les examens des bacheliers et des étudiants universitaires.
27 millions de dirhams, c’est ce qu’ont coûté aussi les travaux de conservation de la prestigieuse mosquée Quaraouyine de Fès selon « la Vie Eco » du 05 mars 2010 aussi. Budget également démesuré mais qui aura permis au moins de sauver des vies en plus de la sauvegarde d’un patrimoine national et international. Cependant, les familles des victimes de la mosquée de Meknès ont, eux, moins de raisons de se réjouir puisque le ministre de tutelle responsable des mosquées et de leurs minarets en ruine vient de leur expliquer que la chute du minaret de la mosquée de Bab El Birdaïne est due à une calamité naturelle et qu’il n’ont qu’à accepter avec fatalisme le sort de leur proches sans demander d’être indemnisés ou qu’au moins quelqu’un quelque part accepte d’endosser la responsabilité de ce tragique incident dont la cause n’est autre que le peu de cas qui est fait de la vie des fidèles musulmans. On leur a expliqué en quelque sorte que le ciel était tombé sur la tête de leurs parents et qu’ils n’ont qu’à en vouloir au ciel. En fait, la plus grande calamité qu’ont à subir les marocains est l’irresponsabilité des responsables.
Il y a une chose tout à fait étonnante qui se passe à chaque fois au Maroc, c’est qu’on se prend à se comparer aux pays occidentaux, développés, en particulier la France. On s’entend souvent dire, en France ils font ceci en France ils font cela, ne pourrait-on pas se comparer actuellement sur la gestion des catastrophes naturelles qui se fait ici et en France.
Après le passage de la tempête Xynthia en France le mois dernier, une digue a cédé ce qui a eu pour conséquence l’inondation de plusieurs milliers de maisons et des victimes sont tombées, à peu près le même nombre que ceux qui sont tombés après la chute du minaret à Meknès. Que s’est il passé alors, le président de la république ainsi que plusieurs de ses ministres concernés par la catastrophe se sont déplacés pour constater les dégâts et prendre les mesures qui s’imposent. On a vu aussi les sinistrés en train de remplir des imprimés pour les demandes d’indemnisation et tout le monde a pris ses responsabilités. Pourrait-on imaginer un jour un pareil scénario ici ou faut-il seulement « singer » les français dans des questions telles l’enseignement de l’« holocauste » aux élèves marocains ou la question de l’homophobie ?
Si là-bas, il faut jurer devant Dieu avant de sortir de chez soi qu’on est ni antisémite ni homophobe, le cas échéant vous auriez de sérieux ennuis, est-ce pour autant la priorité ici, certains citoyens marocains très médiatiques et très médiatisés pensent que si.
La gestion des catastrophes naturelles (que ce soit sécheresse, inondation ou tout autre calamité) paraissent passer au second plan devant la nécessaire question de savoir si les marocains sont antisémites ou pas, et si ils sont homophobes ou pas. Il parait que les gardiens du temple au Maroc ont tiré la leçon du soutien inconditionnel de la rue marocaine à la cause palestinienne et qu’ils ont senti la nécessité de l’enseignement de l’holocauste aux petits marocains, l’argent des organisations internationales a suivi bien sûr. Faut-il évoquer ici aussi le double discours qui consiste à réprimer dans le sang une manifestation de condamnation de l’annexion de lieux sacrés musulmans dans les territoires occupés au patrimoine israélien et à assurer au journal télévisé du soir que le Maroc « se préoccupe » des « agissements »des « autorités israéliennes » (quel courage !).
Pour revenir à nos aimables sinistrés du fait des inondations, ou aux parents et victimes des minarets en ruine et à la comparaison incessante entre les priorités du Maroc et de la France, je pense qu’il faut faire un sondage parmi la population sinistrée et lui poser une seule et unique question :
« Appréciez-vous les artistes illustres invités à coup de milliers d’euros au festival de musique de Rabat et pensez-vous que la question de l’enseignement de « l’holocauste » ait un quelconque impact sur votre situation actuelle ? »
Si votre question est mal accueillie ou accueillie par une tentative d’agression, n’allez pas porter plainte et essayez de contempler avec un esprit critique la morale d’une des fables d’un certain Lafontaine qui nous conte à propos de la grenouille qui se veut faire aussi grasse que le bœuf :
« Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs ;
Tout petit prince a des ambassadeurs ;
Tout marquis veut avoir des pages. » (2)
(1) Lors du précédent festival, un mouvement de foule à la sortie d’un spectacle a fait plusieurs morts.
(2) La Fontaine (Jean de), Fables, 1694.
Publié le: mercredi 17 mars 2010






