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Par: Saïd Eddahby
Quand le ventre et le politique se croisent
La date : 20 juin 1981. Le lieu : Casablanca, Maroc. L’événement : émeutes sanglantes baptisées « émeutes du pain ».
Marie-Antoinette, en voyant les gagne-petit manifester sous les fenêtres du palais royal, avait innocemment avancé : “S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent du biscuit”. Certes, cette princesse était complètement coupée de la réalité française de l'époque mais au moins elle avait fait preuve de sagesse. « Du biscuit » était tout ce que lui permettait de dire la nature de l'opulence dont jouissait la dynastie royale.
Au Maroc, l'opulence des princes, des princesses et des oligarchies est de tout un autre acabit dans la mesure où il ne s'agit pas du même contexte, de la même histoire ... en un mot, il ne s'agit pas de la même civilisation. Du coup, la sagesse ne peut que lui y être proportionnelle.
En effet, le makhzen à travers ses gestions et ses politiques du bord du gouffre était (et l'est encore) en train de dire :"s'ils n'ont pas de pain, que le FMI les dévore". Mais comment le FMI peut-il les dévorer ? La réponse est toute simple : par élites interposées au pouvoir. Car"toute façon autre de penser notre avenir que celle que veut bien nous permettre l'Occident [le FMI est l'un de ses instruments efficaces en la matière] par élites interposées au pouvoir est jugée irrecevable. On ira là où veut bien nous mener l'hémisphère Nord, ou l'on n'ira nulle part." (1).
On ne cherche point à rejeter la responsabilité de notre décadence sur autrui, mais l'analyse exige la prise en compte des paramètres exogènes aussi."Les peuples auront [donc] à subir sans mot dire les outrages des instances monétaires internationales à travers des politiques d'ajustement structurel et d'autres stratégies plus barbares encore" (2).
Parmi les bénédictions de ces diktats étrangers dont nous dote la "Mère Teresa" à travers le dit « programme d’ajustement structurel » par le biais du makhzen - qui est d'ailleurs obligé de s’y conformer s'il souhaite perdurer - figure la hausse des prix des denrées de première nécessité.
Le Maroc étant aux prises avec de très graves problèmes sociaux, politiques et économiques trop longtemps plongés dans l'immobilisme : la question du Sahara, la misère et l’arbitraire féodal, l’analphabétisme, le chômage, et bien d’autres fléaux ; à cela s'ajoute la sécheresse qui aurait mis le pays à feu et à sang, la cherté de la vie provoquée par la flambée des prix mariée indissolublement à la stagnation des salaires, le couvre-feu qui résonnait et les voix qui s’étaient élevées : « touche pas à mon pain !», les gagne-petit ont beau crier leur grande indignation, en vain. Une telle situation vis-à-vis de laquelle les décideurs ont fait la sourde oreille a apporté le coup de grâce à un volcan inerte en apparence mais en réalité la masse était déjà à bout, ce qui a fait que le volcan social fasse éruption en 1981- l'année de tous les dangers.
Comme d’habitude, et il serait incongru de s’attendre au dialogue et à la communication de sa part pour régler calmement la question, l’appareil répressif riposte avec la verve et la terreur qui sont les siennes : arrestations arbitraires, procès iniques, tortures, tueries … voire des fosses communes ont été par la suite découvertes. Les personnes âgées, les femmes et les enfants n’ont pas été épargnés bien évidemment. A vrai dire, on n’a plus besoin de mettre en évidence les méthodes archaïques intrinsèques au despotisme et dont le makhzen est très réputé.
A quoi peut-on donc s'attendre dans un contexte où les fonctionnaires, les salariés ... n'ont pas été soumis à une pression qui les laisse à la portion congrue mais ils ont toujours été carrément des laissés-pour-compte ? Un contexte où on risque d’être sans quignon à se mettre sous la dent ? Inéluctablement, à des protestations coléreusement véhémentes.
Les inégalités sociales et l’injustice économique ont toujours existé dans notre pays malgré toutes les tentatives qui veulent qu’au Maroc « la classe moyenne » est la strate sociale la plus large. La dernière tentative en date est celle diligentée par le Haut Commissariat au Plan où celui-ci n’a pas hésité à flatter les indigents en les qualifiant de « classe moyenne ». N’est-ce pas mieux magnifié est l’Homme, mieux exploité est l’Homme ? N’est-ce pas que "tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute" (3) ? Même le vocabulaire de la sociologie n’a pas échappé aux volontés politiquées !
Laissons d’autres voix chez qui la notion de « classe moyenne » est forgée nous en parler un tout petit peu. Wolfgang Freund précise qu’"à coup sûr, le terme de "classe moyenne" est très impropre quand on l'applique [non seulement au Maroc mais aussi] à l'Afrique du Nord" (4). Notre sage poursuit avec amertume :"Hasardeuse, donc, la tentative de calquer le terme de "classe moyenne", emprunté à un vocabulaire sociologique européen, sur des populations ou des couches de population maghrébines. Mais il faut bien s'en contenter, faute de mieux. Or, sur le plan culturel, les "classes moyennes" maghrébines se rejoignent. Quelques traits caractéristiques sont particulièrement éclairants" (5).
Nous en tirons que le désir de coller injustement et à tout prix le terme « classe moyenne » à des peuples longtemps appauvris n’est pas une invention de l’heure vu la date à laquelle était publié l’article (1989). Même les autres makhzens - d’ailleurs - l’ont tenté.
Wolfgang Freund se montre très attentionné à notre égard : il a omis de vexer notre sensibilité et de nous appeler pauvres. Il aurait eu honte aussi de nous baptiser population « en voie de richesse » car la manière dont est gérée la chose publique en Afrique du Nord ne semble point annonciatrice tant que le makhzen aussi bien national que transnational est là. Au lendemain de la « nouvelle ère », une formule magique taillée à notre mesure a été vite fait trouvée : roi des PAUVRES.
Nous ayant qualifiés de pauvres, le makhzen, pour la première fois dans l’histoire, « nous a dit vrai alors qu’il est par nature menteur ». C’est cette classe des pauvres qui gagne du terrain de facto au Maroc et en l’espace de dix ans elle a été, d’un simple coup de baguette magique peut-être, promue au statut de « classe moyenne » ! Tous les dix ans, le statut des classes sociales change. On serait dorénavant en droit de parler du « roi de la classe moyenne ».
Quoi qu’il arrive, l’analyse de Wolfgang Freund est toujours valable et digne d’une expertise non flatteuse. Car rien n’a changé. La sourde oreille persiste encore. Le statu quo perdure. Bien au contraire, les choses se dégradent de jour en jour. La même manière de traiter les voix qui sont contre est orchestrément maintenue. La violence est la seule matière en quoi excelle l’Etat dictatorial. Le dossier d’Al Adl Wal Ihsane, vis-à-vis de qui le makhzen est indécis, en est le meilleur exemple - le plus expressif- qui atteste qu’aucun changement n’a eu lieu. C’est ainsi que M.Abdelwahed Moutawakil, Secrétaire général du Cercle Politique d’Al Adl Wal Ihsane déclare:"Diverses formules frappantes étaient alors propagées dans les medias, du genre " le roi des pauvres", et des attitudes furent alors louées, telles que "l’arrêt du roi au feu rouge" et autres. Des slogans furent ensuite lancés et scandés du genre "nouvelle ère", "nouvelle conception du pouvoir", "tourner la page du passé", "équité et réconciliation", "démocratie et modernité". Plus encore, des démarches symboliques furent entreprises pour convaincre de cette différence entre la nouvelle et l’ancienne ère, comme le limogeage du ministre de l’intérieur Dris Basri, la tolérance des critiques envers l’ancienne ère et ses symboles avec plus de liberté, même à travers les medias officiels.
Beaucoup de gens ont cru à cette grande campagne de propagande, à laquelle ont participé même des partis politiques, des associations, des personnalités, des intellectuels, des universitaires, des savants, des penseurs, des journalistes et beaucoup d’autres encore. Nous n’y avons pas cru, nous au mouvement Al Adl Wal Ihsane, à cette propagande ! D’autres n’y ont pas cru non plus, même s’ils sont peu nombreux. Nous comprenions très bien que ce n’était qu’une ancienne tactique dont le but essentiel était de garantir la continuité de la monarchie dans les circonstances les plus optimales, et que les choses ne tarderaient pas à revenir aux anciennes habitudes" (6). « Les anciennes habitudes » est le mot clé … ! On revient toujours à ses premières amours … ! Preuve à l’appui en est les dernières émeutes sanglantes qu’a connues Sidi Ifni.
Attitude négationniste et subjectiviste, disent certains. Que nous soyons taxés de telles étiquettes ne dérange absolument pas car nous y sommes très habitués. Toutefois, nous faisons également appel à d’autres sources : Le Monde Diplomatique. Dans ce mensuel réputé pour son sérieux et sa rigueur, nous lisons dans l’article de Nancy Dolhem ce qui suit :"[…] les auteurs soulignent que, même si la volonté du nouveau monarque demeurait de vouloir changer les choses, les intérêts en jeu sont tels qu'il faudra s'attendre à des résistances considérables de la part des féodaux, des grands bourgeois et de tous ceux qui, depuis des décennies, ont profité de la corruption et des abus" (7).
Toujours est-il que la nature du catalyseur émeutes - l’indigence en l’occurrence - des étant violente, la réaction ne saurait être autrement. C’est justement cette violence qui est une ligne rouge incontestable de Justice et Spiritualité.
En effet, si ce n'est Al Adl Wal Ihsane qui aujourd'hui essaie de canaliser cette colère pour la transformer en une force et une énergie, très critiques c’est sûr, mais très édifiantes au lieu d'une violence destructrice, le Maroc tout entier se serait transformé en Sidi Ifni; et là je ne doute pas de la lucidité nécessaire que garde encore le pouvoir à l'égard de Justice et Spiritualité. La non-violence n’est-elle pas l’un des principes qui fonde le mouvement ? Telle est la raison qui a fait qu’Al Adl Wal Ihsane soit très profondément enraciné dans la société marocaine.
Quoi qu’il arrive, le quasi-triplement du prix du pain est un danger qui résonne. « Touche pas à mon pain ! », disons-nous. « Touche pas à mon riz ! », disent peut-être les chinois au Makhzen transnational.
(1) Toutes voiles dehors, Nadia YASSINE, Editions Le Fennec, 2003, page 11.
(2) Idem.
(3) Le Corbeau et le Renard, Les fables, Jean de La Fontaine.
(4) Article intitulé La grande torture des esprits au Maghreb, publié dans le mensuel « Le Monde Diplomatique », Juillet 1989.
(5) Idem.
(6) Article intitulé « Où sont les promesses faites à l’avènement de ce qui a été appelé la "nouvelle ère "? ». Source : "Al Hayat Al Jadida ", n°23, du 1er au 31 août 2008.
(7) Titre de l’article L'Afrique du Nord en mutation, Le Monde Diplomatique, (Décembre 1999).
Publié le: samedi 01 août 2009






